Publié le 11 juin 2020

Com­ment avez-vous vécu, de l’intérieur et à titre per­son­nel, ces trois mois inédits ?

Ce qui vient de se pass­er à l’Hôpital Foch dans les dernières semaines était tout bon­nement inimag­in­able. Com­mençons par ce qui est le plus impres­sion­nant, le développe­ment des lits de réan­i­ma­tion. Nous avions 14 lits de réan­i­ma­tion, nous sommes mon­tés jusqu’à 56 lits de réan­i­ma­tion et 8 lits d’USI. La médecine n’était pas en reste puisque nous avons créé ex nihi­lo 113 lits d’hospitalisation dédiés aux patients COVID. Au total, plus de 700 patients auront été pris en charge pour une COVID sévère à l’Hôpi­tal Foch. On soulign­era dans cette crise la flex­i­bil­ité des soignants. Nous avons dans notre équipe des dia­bé­to­logues venus nous prêter main forte, mais il y a égale­ment des neu­ro­logues et des chirurgiens tho­raciques faisant équipe avec les internistes. Des anesthé­sistes et des réan­i­ma­teurs des clin­iques alen­tours sont venus aider, mais égale­ment des infir­mières de régions moins touchées que l’Ile de France. Une direc­tion qui s’est mobil­isée entière­ment dans le sens du soin, c’est à soulign­er.  

            Par ailleurs, je n’ai jamais vu la con­nais­sance médi­cale pro­gress­er aus­si rapi­de­ment. Des échanges entre médecins sur dif­férents réseaux soci­aux, faisant cir­culer les arti­cles, les cas clin­iques et les points de vue. La mise à dis­po­si­tion, par les grandes revues sci­en­tifiques, des arti­cles gra­tu­ite­ment et leur pub­li­ca­tion a con­tribué à une dif­fu­sion de l’information médi­cale comme jamais aupar­a­vant. En quelques semaines et par­fois du jour au lende­main, nous adap­tions nos pro­to­coles. Nous avons égale­ment lancé des pro­jets de recherche et testé des médica­ments.

Mal­gré tout, les soignants ont souf­fert. Car cette mal­adie ne nous a pas épargné. Alors que la pre­mière phase de con­t­a­m­i­na­tion était ambu­la­toire pour les soignants, avec des per­son­nes con­tacts à l’extérieur de l’hôpital, la deux­ième phase était claire­ment hos­pi­tal­ière. Ce n’est pas faute d’avoir été prévenu par nos col­lègues chi­nois et ital­iens du haut poten­tiel de con­t­a­m­i­na­tion des soignants dans cette mal­adie. Et les soignants ont vu appa­raître ce para­doxe de devenir un paria à la mai­son. Ils me rap­por­taient la défi­ance de leurs proches à leur égard, la crainte d’être infec­té. « Va dormir au salon ». Le soignant sauveur de vies dans la journée à l’hôpital, se trans­forme le soir en por­teur de mort à la mai­son. Il était acclamé et applau­di dans la journée mais se retrou­ve chas­sé de colo­ca­tion ou traité par ses voisins comme un pes­tiféré. Et, effec­tive­ment, ce soignant reste avec sa mau­vaise con­science lorsqu’il a con­t­a­m­iné ses proches qui est, pour l’avoir vécu et enten­du, insouten­able.

            Indé­ni­able­ment, cette pandémie aura lais­sé dif­férentes séquelles sur le tis­su social mais égale­ment au sein des foy­ers. En espérant que les soignants utilisent les aides psy­chologiques qui leur sont actuelle­ment pro­posées. 

Aujour­d’hui, l’his­toire n’est pas finie car il nous faut pren­dre en charge les séquelles de cette mal­adie avec des patients qui restent essouf­flés à dis­tance de l’in­fec­tion. 

En quoi con­siste et quel est l’objectif de votre étude « Covidep » por­tant sur le risque de sur­v­enue d’embolie pul­monaire chez les patients testés posi­tifs au coro­n­avirus ?

Dès le mois de mars, nous avions iden­ti­fié un risque élevé d’embolie pul­monaire chez ces patients. 

Nous avons mis en place un pro­to­cole hos­pi­tal­ier pro­pre à Foch, pour essay­er d’être le plus exhaus­tif pos­si­ble dans la recherche d’embolie pul­monaire afin d’es­timer la pro­por­tion de malades avec une embolie pul­monaire et une COVID, car il n’y avait aucune don­née à l’époque. 

Grâce à la réac­tiv­ité du ser­vice de radi­olo­gie, une recherche sys­té­ma­tique d’embolie pul­monaire a pu être réal­isée chez les patients COVID qui s’ag­gra­vaient bru­tale­ment. Dès la fin du mois de mars, nous avions un chiffre de 17% d’embolie pul­monaire chez les patients COVID, un chiffre très impor­tant, qui n’est pas retrou­vée dans les autres infec­tions habituelles.

Grâce au ser­vice de biolo­gie de l’Hôpital Foch, spé­cial­isé dans l’étude de la for­ma­tion des cail­lots, nous avons pu for­muler des hypothès­es de recherche et com­mencer des pre­miers dosages pour essay­er

-   d’une part, de mieux com­pren­dre pourquoi autant de cail­lots se for­ment dans cette mal­adie,

-  et surtout d’essayer de prédire chez qui ils vont sur­venir, pour poten­tielle­ment prévenir leur for­ma­tion par un traite­ment anti­co­ag­u­lant adap­té.

La lim­ite de notre pre­mière étude est qu’elle ne recher­chait l’embolie pul­monaire que chez les gens qui avaient des symp­tômes (essouf­fle­ment, douleur dans la poitrine, ​hémop­tysie). Or, cer­taines embolies n’ont pas eu ou peu de symp­tômes au début et peu­vent ne se man­i­fester qu’au dernier moment par un état cri­tique, voire une mort subite. D’autre part, la COVID, lorsqu’il y a atteinte pul­monaire, peut mas­quer les signes d’embolie et on ne pense pas à la rechercher.

Toute­fois, cette pre­mière étude a déjà per­mis d’avoir une esti­ma­tion basse de la fréquence de l’embolie pul­monaire, car aucun chiffre n’était disponible à ce moment-là. Or, si l’on n’a pas une idée de la fréquence min­i­male d’une mal­adie, on ne peut pas lancer une étude dite prospec­tive.

En effet, une étude prospec­tive inclut les patients au fur et à mesure de leur arrivée à l’Hôpital Foch, elle est de meilleure qual­ité. Nous avons d’ores et déjà mis en place cette étude accep­tée par l’ANSM (agence nationale de san­té du médica­ment) et un comité d’éthique et de pro­tec­tion des patients. Cela sig­ni­fie que cette étude est con­sid­érée comme au béné­fice poten­tiel pour la san­té des patients. 

Vous êtes rédac­teur en chef de la revue OPA PRATIQUE des­tinée aux pro­fes­sion­nels de san­té. Dans le dernier numéro, plusieurs pages sont con­sacrées à la Covid-19, faisant le point à 4 mois de la pandémie.

Quelles sont vos obser­va­tions après avoir fait une large revue de presse de la lit­téra­ture médi­cale ?

C’est pour le moins un virus inhab­ituel. Alors qu’il con­t­a­mine les gens par les voies res­pi­ra­toires, ce virus n’a qu’une idée en tête : rejoin­dre les vais­seaux.

Ensuite, il dérè­gle le sys­tème immu­ni­taire pour fauss­er la réponse con­tre les virus en blo­quant la pro­duc­tion des inter­férons, molécules naturelles antivi­rales. Cela entraîne une réac­tion inflam­ma­toire inef­fi­cace et délétère pour le patient.

Très vite, nous avons d’ailleurs remar­qué que la pop­u­la­tion des malades res­pi­ra­toires et des patients avec des déficits immu­ni­taires n’é­taient pas plus sévère­ment touchés que le reste de la pop­u­la­tion. L’in­verse de ce que l’on con­state pour les virus à tro­pisme res­pi­ra­toire habituelle­ment, comme la grippe, où les patients hos­pi­tal­isés sont jusqu’à 40% d’en­tre eux asth­ma­tiques

https://www.opa-pratique.com/axistv/video/asthme-covid-19-que-retenir-apres-5-mois-pandemie.

C’est cette com­préhen­sion de mécan­ismes immu­ni­taires aber­rants qui a con­duit à l’administration de traite­ments immuno­sup­presseurs (anti-IL6, anti-IL1, cor­ti­coïdes) dans une mal­adie infec­tieuse, ce qui peut paraître antithé­tique de prime abord.

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